La cuisine de Picasso : quatre implications cliniques des neurosciences olfactives.
Novembre 2022. Un jour de pluie à Bruxelles. Je découvre « La Cuisine » de Pablo Picasso aux Beaux-Arts, à deux pas du Sablon, un quartier réputé pour ses chocolatiers.
Dans le train du retour, je songe aux parallèles entre l’expérience Picasso et la perception olfactive. Je m’endors. Le lendemain, j’en fait un article Aroma Blog.
Aujourd’hui, je l’ai revisité avec une regard clinique. Quatre points. Pas des certitudes. Des implications à examiner.
Picasso ne maîtrisait pas ce que le visiteur allait ressentir devant « La cuisine ». Il créait les conditions d’une expérience. La conception d’un protocole olfactif ne fonctionne pas autrement.
Ceci est un article pour les lecteur·rice·s « Formé·e ou avec expérience ». Cet article n’est pas destiné à se substituer à un avis médical professionnel, un diagnostic ou un traitement. Lisez les Conditions d’utilisation. Si vous débutez avec des huiles essentielles, lisez les Précautions d’emploi.
L'odorat et l'art parlent avant que nous pensions.
Les odeurs peuvent déclencher une réponse émotionnelle en activant directement les neurones de l’amygdale, contournant ainsi le cortex olfactif primaire (Hartley & McLachlan, 2022 ; Krusemark et al., 2013).
Devant une œuvre de Picasso, l’expérience fonctionne de la même façon : l’émotion précède l’analyse.
En cadre thérapeutique ou clinique, un patient peut avoir une réaction émotionnelle (et donc physiologique) à une odeur avant d’avoir le temps de l’évaluer consciemment. Cette réponse ne sera pas toujours verbalisée. Le praticien ne peut pas l’anticiper par la seule connaissance des du profil olfactif d’une substance (ou des propriétés biochimiques d’une huile essentielle), car l’expérience est individuelle (voir le phénomène Proust, entre autre).
La perception se déploie dans le temps.
Des chercheurs émettent l’hypothèse que les odeurs sont représentées dans notre cerveau comme une image spatio-temporelle, composée d’ensembles de neurones actifs, répartis dans l’espace et dans le temps (Perl et al., 2020 ; Spors & Grinvald, 2002).
C’est exactement ainsi que l’on « lit » une peinture abstraite : par couches successives, avec des détails qui n’apparaissent pas au premier regard.
Une première exposition à une odeur n’est pas nécessairement représentative de ce que le patient en fera par la suite. Cela pose la question de la pertinence d’un test olfactif comme outil de sélection d’une substance olfactif. Le pattern ne se révèle pas d’un coup. Il se construit.
Le contexte change tout.
Une odeur n’est jamais perçue dans le vide : l’état émotionnel, la physiologie du moment, les événements de la journée en modifient l’expérience (Krusemark et al., 2013).
Il en va de même au musée. Avez-vous déjà regardé une œuvre d’art le ventre vide ?
L’état physiologique, la douleur, l’anxiété, la fatigue du patient au moment de l’exposition modifient radicalement la perception olfactive. Par exemple, une odeur de nourriture est ressentie comme agréable surtout lorsque la réserve d’énergie métabolique de notre corps diminue, un état qui favorise la recherche et la consommation de nourriture (Krusemark et al., 2013).
La complexité se réduit à une seule question.
Notre cerveau réduit l’information olfactive multidimensionnelle à un objet odorant unidimensionnel qui, selon certains chercheurs, ne sert qu’à répondre à une seule question : est-ce une odeur agréable ou non ? (Anglais : pleasantness) (Yeshurun & Sobel, 2010).
On quitte le musée avec la même réduction binaire. On se dit: « Wow, c’était magnifique! » ou « Je n’ai pas du tout aimé ».
En pratique, l’adhésion du patient à un protocole thérapeutique à base de substances odorantes repose donc en grande partie sur un jugement personnel et donc subjectif, et non sur un profil olfactif ou une « qualité » d’une huile. Ignorer ce filtre, c’est risquer une non-adhésion, qui peut se traduire par un abandon silencieux du protocole, ou une perte de confiance dans la démarche thérapeutique dans son ensemble. Le patient qui persévère malgré une perception désagréable s’expose par ailleurs à une réponse physiologique négative, un mécanisme démontré chez des patients asthmatiques exposés à une odeur perçue comme nocive (Jaén & Dalton, 2014).
Ces quatre points convergent vers une même conclusion : l’expérience olfactive échappe au contrôle du praticien. Non par manque de rigueur, mais par nature. Concevoir un protocole olfactif, c’est donc aussi concevoir les conditions dans lesquelles l’odeur sera vécue : le moment, l’état du patient, l’espace pour ajuster.
Picasso ne maîtrisait pas non plus ce que le visiteur allait ressentir devant « La cuisine ». Il créait les conditions d’une expérience.
Références
L’article original est publié le 21 novembre 2022 sur Aroma Blog : La cuisine de Picasso
Hartley, N., & McLachlan, C. S. (2022). Aromas influencing the GABAergic system. Molecules, 27(8), 2414. https://doi.org/10.3390/molecules27082414
Jaén, C., & Dalton, P. (2014). Asthma and odors: The role of risk perception in asthma exacerbation. Journal of Psychosomatic Research, 77(4), 302–308. https://doi.org/10.1016/j.jpsychores.2014.07.002
Krusemark, E. A., Novak, L. R., Gitelman, D. R., & Li, W. (2013). When the sense of smell meets emotion: Anxiety state dependent olfactory processing and neural circuitry adaptation. The Journal of Neuroscience, 33(39), 15324–15332. https://doi.org/10.1523/jneurosci.1835-13.2013
Perl, O., Nahum, N., Belelovsky, K., & Haddad, R. (2020). The contribution of temporal coding to odor coding and odor perception in humans. eLife, 9. https://doi.org/10.7554/elife.49734
Spors, H., & Grinvald, A. (2002). Spatio temporal dynamics of odor representations in the mammalian olfactory bulb. Neuron, 34(2), 301–315. https://doi.org/10.1016/s0896-6273(02)00644-x
Yeshurun, Y., & Sobel, N. (2010). An odor is not worth a thousand words: From multidimensional odors to unidimensional odor objects. Annual Review of Psychology, 61(1), 219–241. https://doi.org/10.1146/annurev.psych.60.110707.163639
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